

Fiona Meadows (F.M.) : Mini Maousse met en regard depuis l'origine la petite architecture et une question de société. La première édition était à sujet libre et s'appelait "L’éloge du petit" et il y avait déjà des cabanes. Cette édition met à l’honneur ce thème fondamental en architecture car il pose la question de l'origine de l'abri.
F.M. : La cabane, c'est vraiment la question de l'abri, c'est la première architecture, c'est un thème très important pour un architecte. Je voulais qu'il y ait un apport théorique, d'où l'association avec Antonella.
Antonella Tufano (A.T.) : C'est un thème à la fois classique — l'origine de l'architecture — et très actuel. La cabane est un lieu symbolique : celui de l'intimité retrouvée, mais aussi de ce qu'on peut fabriquer soi-même, sans intermédiaire. Au fil du travail, on s'est rendu compte qu'elle est devenue un laboratoire pour les architectes et designers : expérimenter le durable, “l'écotecture”, l'alter-construction, les matériaux de récupération, les nouvelles technologies au service de l'écologie. La cabane, c'était parfait.

A.T. : Il y a deux exemples dans la partie "expérimental" : la fabrication 3D avec des matériaux récupérés ou de la terre, qui conjugue technologie et matériaux naturels ; et l'usage des technologies pour réguler les conditions climatiques. La cabane est vraiment la photo instantanée de ce qui se fait aujourd'hui, du plus vernaculaire au plus technologique.
F.M. : Une cabane dans une cour d'école nécessite des outils pédagogiques. Le jeu et le conte étaient les plus simples et les plus directs. Et pour des étudiants en architecture, c’est assez déstabilisant d’écrire une narration pour des enfants, d’imaginer un jeu : ça leur demande de sortir de leur zone de confort. Le résultat est là, ils nous ont proposé des choses assez malignes.
A.T. : Les livrets permettaient de transmettre une conscience écologique que l'architecture seule ne raconte pas toujours. On a été surprises : dans tous les contes, sans que le mot soit prononcé, c'est la question de l'anthropocène qui ressort, les limites, les consommations, le monde dans lequel on habite. Ce sujet est très visible chez les jeunes.

F.M. : Les questions d'écologie, de matériaux recyclés, et un sens de la protection, pour soi, pour la planète, pour les autres. C'est lié au fil du “care”, du prendre soin qui était également demandé dans le cahier des charges. Pour vous les présenter brièvement :
F.M. : A l'ère du numérique, les enfants passent beaucoup de temps devant leurs écrans, et on sait que c'est problématique pour le développement. Construire ensemble, ce sont des moments de partage essentiels. Et puis, on a tous rêvé de fabriquer une cabane, c'est une notion universelle. Tout être vivanta besoin de cette fabrique pour grandir.
A.T. : Il y a aussi le point de vue architectural. Construire des structures minimalistes qui respectent la nature, il n'y a rien de plus difficile. Cette petite échelle oblige à se poser des questions fondamentales. C'est difficile de se défaire de tout ce qu'on sait faire, des habitudes. C'est un vrai chantier pour les architectes : comment comprendre l'autre paradigme de la construction, celui qui va devenir obligatoire ?

F.M. : On a demandé aux étudiants de tester leurs projets. Certains ont juste passé quelques heures dans une école, d'autres ont vraiment réalisé leur cabane sur place. Sur la trentaine de projets sélectionnés parmi les 150 reçus, ils ont tous expérimenté leur projet avec des enfants.
F.M. : Roland Shön est un personnage incroyable : metteur en scène, psychiatre, dessinateur. Je lui ai commandé une série autour de la cabane. Ce sont des dessins magnifiques, mais pas des dessins de bonheur — ils montrent un peu la fin du monde.
A.T. : La cabane est une image archétypale en psychanalyse. D'où la présence de Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, présidente du jury, mais aussi de Claire Brunet, psychanalyste, qui est intervenue. Les dessins ont cette double nature : quelque chose de très révélateur par rapport à l'inconscient, et en même temps des formes très belles, très colorées, un peu oniriques. Ça colle très bien avec la duplicité de la cabane, à la fois très simple et très matérielle, et en même temps très complexe et psychanalytique.
A.T. : Fiona, c'est Mini Maousse depuis 20 ans. Elle m'a associée pour le volet scientifique. Cynthia Fleury nous a validé le sujet, notamment pour aborder la notion du “care”. Elle a apporté la dimension psychanalytique de la cabane. Et Marielle Macé, historienne de la littérature et essayiste française, dont le texte est dans le catalogue, a ajouté une couche très politique : une interprétation de la cabane sur le vivant.

Super Cabane ! Concours Mini Maousse #10
A la Cité de l'architecture et du patrimoine du 6 au 29 mai 2026
L'exposition s'accompagne d'un catalogue publié aux éditions Alternatives :
Collectif, sous la direction de Fiona Meadows et Antonella Tufano, Super cabane ! - Eloges d'une autre façon d'habiter, Paris : Alternatives, 2026, 256 pages, 25 €
Conçue par Paul Landauer, architecte, enseignant et commissaire de l'exposition, Stock part d'un paradoxe : nos sociétés n'ont jamais autant stocké, des données ou des marchandises, et pourtant l'architecture du stock a disparu du champ de la réflexion urbaine. L'objectif de ce temps fort : lui redonner une place et susciter l'intérêt des acteurs de la fabrique urbaine pour mieux faire face, dans un monde instable, aux risques d’approvisionnements à venir.
La première partie dresse un état des lieux des espaces de stockage actuels, en croissance exponentielle. Cartes et chiffres clés révèlent l'empreinte invisible du stock sur les zones urbaines et périurbaines : data centers, entrepôts logistiques, sites de self-stockage... Une installation vidéo dévoile l'envers de ces espaces froids et hermétiques, vides de toute présence humaine, relégués aux marges des villes. "Ces nouveaux lieux du stock sont caractérisés par une architecture banale, standardisée, voire sans architecture", explique Paul Landauer. "Le stock est devenu un véritable angle mort des villes, alors qu'il est historiquement un champ noble et central d'organisation des sociétés, riche d'une histoire millénaire depuis le Néolithique."
C’est ensuite l'histoire de ces architectures du stock qui est donnée à voir : greniers, citernes, dépôts, lieux de protection ou de sociabilité, parfois sacrés, souvent bioclimatiques. Un voyage à travers les siècles et les continents, de l'Indonésie au nord de la Suède, mais aussi à Paris, des Magasins Généraux de Pantin aux silos à ciment du 13e arrondissement, du Château d'eau de Saclay signé Auguste Perret à la Bibliothèque nationale de France de Dominique Perrault. Pour rendre compte de cette diversité, 18 types d'architectures historiques ont été maquettés à l'échelle 1/50e. L’ensemble est enrichi de plans, photos et archives.
Pourquoi les architectes se sont-ils détournés de ces programmes ? Paul Landauer identifie deux raisons principales :
L’exposition offre en épilogue une mise en lumière des projets contemporains qui replacent le stock au cœur des enjeux urbains. Des architectes se réapproprient le sujet, en questionnant le réemploi, l'habitat social ou la logistique urbaine. Parmi eux, le projet Les Amarres (Encore Heureux Architectes), hôtel logistique et social mêlant accueil de personnes réfugiées et activités logistiques bas carbone. L'exposition s'intéresse également aux dispositifs de casiers sécurisés pour personnes sans domicile fixe ou en situation de migration, en faveur de ce que Paul Landauer appelle le "droit au rangement". L’exposition, nécessaire, invite ainsi à replacer ces infrastructures dans le débat public.
Stock : architectures de survie et de transmission
Une exposition organisée par le Pavillon de l'Arsenal
Jusqu'au 28 juin
La Poste Rodier, Paris 9e.
https://www.pavillon-arsenal.com/fr/expositions/13305-stock.html
Pierre-Henri Besnard : “Le modèle du quick commerce n'a pas réussi à concurrencer une offre déjà très dense en milieu urbain”Entre 2020 et 2022, une dizaine d'acteurs européens et internationaux, parmi lesquels une startup française, Cajoo, sont arrivés en nombre sur le marché parisien. Dans une étude datant de 2022, l'Apur a recensé environ 80 dark stores (entrepôts logistiques de distribution pour le e-commerce de proximité) en région parisienne, dont une soixantaine à Paris intra-muros et une trentaine de dark kitchens (restaurants-laboratoires) installées dans les rez-de-chaussée parisiens depuis mars 2020. Ces implantations ont rapidement suscité des plaintes de la part des riverains : nuisances liées à la présence de livreurs dans l'espace public, devantures opaques ou floquées aux couleurs des enseignes altérant la linéarité esthétique des rues résidentielles, sans que les habitants comprennent toujours la nature de ces nouvelles structures. Deux à trois ans après, il n'y a quasiment plus personne. Aujourd'hui, Frichti continue d'exister mais n'est plus sur le segment du quick commerce. L'acteur qui ressort renforcé est Uber Eats, qui continue de faire de la livraison rapide en s'appuyant sur des enseignes de grande distribution comme Casino, Carrefour ou Picard. Des acteurs comme Picnic subsistent mais fonctionnent sur un modèle différent, sans livraison ultra-rapide.
La grande majorité des locaux commerciaux ont été réaffectés, même si quelques-uns restent vacants. Il faut noter que certains locaux avaient été réservés sans même être utilisés : dans un contexte de concurrence extrême, l'objectif était de conquérir le plus vite possible les espaces vacants pour asseoir leur présence. Cela rendait difficile pour les pouvoirs publics mais aussi pour la recherche une mesure précise de leur implantation réelle.
Plusieurs raisons s'accumulent. D'abord, le modèle de livraison en 10 à 15 minutes n'était pas fonctionnel économiquement : contrairement aux plateformes utilisant des auto-entrepreneurs, ces acteurs salariaient leurs livreurs, ce qui générait un coût fixe important, mal adapté aux pics de livraison concentrés en fin de journée ou en soirée. Ensuite, l'effervescence du Covid n'a pas duré : la demande n'a pas atteint les niveaux attendus. Les acteurs ont tenté des ajustements, livraison portée à 30-40 minutes, recours à Deliveroo pour les pics, mais sans succès durable. Enfin, la requalification juridique de leurs locaux en entrepôts, portée par la Ville de Paris, a constitué un coup fatal, contribuant à décourager les investisseurs.
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Le modèle du quick commerce n'a pas réussi à concurrencer une offre déjà très dense en milieu urbain. Les grandes enseignes de distribution proposaient déjà plusieurs options de livraison, y compris rapide via Uber Eats ou Deliveroo. Là où les acteurs du quick commerce se distinguaient, c'était sur des créneaux horaires tardifs, de minuit à deux heures du matin pour certains, et auprès d'une population urbaine jeune. C'est sur ce créneau que résidait leur vraie différenciation. Aujourd'hui, Uber Eats et les grandes enseignes de la grande distribution occupent ce segment.
Non. Les dark kitchens fonctionnent sur un modèle différent : elles émergent sous l'impulsion de plateformes comme Uber Eats et Deliveroo, et de restaurateurs qui ouvrent une cuisine dédiée à la livraison en complément de leur restaurant. Des nuisances sont recensées, régulièrement relayées par la presse locale. Depuis la requalification juridique des dark stores en entrepôts et des dark kitchens en « cuisines dédiées à la livraison de repas », la pression médiatique s'est cependant atténuée.
Les dark stores se sont implantés dans les grandes villes françaises : Paris, Nantes, Toulouse, Grenoble, Marseille, Villeurbanne, Lille. Le critère était une densité d'environ 80 000 à 100 000 habitants dans un périmètre de 2 kilomètres. Des villes moyennes commencent toutefois à voir apparaître des offres de livraison rapide portées par des opérateurs de grande distribution, ce qui pourrait préfigurer une diffusion vers ces territoires.
Les livreurs circulent en vélo ou vélo électrique, ce qui représente une forme de dernier kilomètre décarboné. Toutefois, des critiques portent sur l'usage d'emballages et le gaspillage alimentaire lié aux invendus. Certains opérateurs avaient mis en place des partenariats avec des plateformes comme Too Good To Go ou distribuaient les invendus à leurs salariés. La question environnementale reste nuancée et le bilan social est aussi à prendre en compte, les salariés ayant été licenciés rapidement après avoir brièvement bénéficié d'un statut de salarié, souvent pour la première fois, plusieurs étant d'anciens livreurs auto-entrepreneurs.

Deux défis principaux sont identifiés. Le premier est de trouver du foncier en centre-ville pour y implanter des espaces logistiques permettant une livraison décarbonée au dernier kilomètre. La ville de Paris intègre cet enjeu dans son PLU bioclimatique en réservant certains périmètres à cet usage. Le second défi est la décarbonation des flottes, notamment dans le cadre des Zones à Faibles Émissions (ZFE), aujourd'hui en voie de suppression, ce qui risque de ralentir la transition pour les petits acteurs utilisant des véhicules plus polluants. Cette décarbonation reste inégale selon la taille des opérateurs.
La cyclo-logistique, la livraison entièrement décarbonée par vélo, plutôt issue d'une tradition coopérative et militante, est saluée par les villes et intégrée dans certains marchés publics, comme à Paris. Ces acteurs sont également sollicités par de grands groupes logistiques pour le dernier kilomètre. Toutefois, ce modèle n'est pas duplicable de façon homogène sur tous les territoires : il est adapté aux centres-villes denses mais pas nécessairement aux autres typologies urbaines ou rurales.
Le terrain d’étude est centré sur Paris, point de départ d'une problématique qui a ensuite été portée à l'échelle nationale. Le terrain combine des entretiens avec d'anciens opérateurs du quick commerce, des élus parisiens et leurs cabinets, une analyse de la presse et des réseaux sociaux. Sur X, la controverse reste majoritairement portée par des médias, des politiques et des professionnels ; les riverains y sont peu présents. Un des enseignements en cours de rédaction porte sur les stratégies politiques des opérateurs : à la manière d'Airbnb ou Deliveroo, ils entreprennent des affaires publiques non seulement à l'échelle nationale mais aussi à une échelle ultra-locale, en tentant de se conformer aux exigences de la municipalité (modification des façades, installation de click and collect) tout en cherchant à être qualifiés juridiquement comme commerces plutôt que comme entrepôts, grâce à des actions de lobbying, condition nécessaire à la viabilité de leur modèle.